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Le livre, cet objet qui affecte les sens et la vue
Depuis le début des années 90, Martine Lafon s’est engagée dans la publication régulière de livres, comme besoin vital, un prolongement naturel à sa création plus picturale, peut-être une évidence qui surgit avec la force des mots, à la manière de ricochets : livres d’artistes pour certains, livres de dialogue  avec des poètes, livres en correspondance avec des chercheurs, écrivains, scientifiques.

Tout l’attire dans cette petite œuvre qui circule, s’installe dans le territoire privé, s’ouvre entre les mains, se range en général au milieu d’autres livres, s’expose parfois avec réserve. Cet objet qui affecte les sens et la vue la séduit profondément d’autant plus qu’il est prétexte à rencontre ou collaboration.
Cet objet, dont le statut final est la publication, s’accorde à une certaine volonté de tout maîtriser jusqu’à la pratique artisanale de sa fabrication.

Elle y explore l’espace de la page, dans les tensions de ses limites, mais également elle s’approprie l’objet dans l’ordre rythmique du feuilletage des pages. Le multiple la rattrape encore ici, qu’elle crée et sème là comme les cailloux du Petit Poucet ou qu’elle tisse comme un fil rouge.

Rien ne semble être laissé au hasard sur les pages, avec le souci constant de la lisibilité, de la réalité du livre, de la présence du face-à-face, correspondances textes/images en diptyque, transparences lustrées de certains papiers qui démultiplie le motif, emboîtages soignés tels un tabernacle ou pages de verre thermoformé comme un nouveau prisme de lecture.

La multiplicité des techniques et matériaux utilisés par Martine Lafon, conjointement ou en superposition ou en répétition apparente, la place dans une logique de  multiplication d’images où la polysémie amplifie les signes et le sens. Autant de traces, d’appels intimes pour une lecture pleine de retentissements et d’obscurités.
 

Le volume restreint laissé à la création accroît cet attrait irrépressible des contraintes et du cadrage.  Le texte est présent, monolithique, comme une stèle, intouchable, car noire est l’écriture . La création graphique est centrée en général sur une autre page, dans une sorte de rencontre frontale. Cette structure de la confrontation, fréquente dans l’œuvre de Martine Lafon, apporte un équilibre indéniable à ses livres.

Il serait réducteur de ne voir dans les livres de Martine Lafon qu’un écho à son œuvre plastique, que l’occasion de fixer une rencontre entre textes et images, cédant à la facilité. Il y a à la fois dichotomie et liaison.

Ses livres sont autant de paysages sensibles où vibrent la couleur et le trait, où retentit la force des gravures accentuant la charge du rouge sur le blanc de la feuille, sans nuance, presque de façon manichéenne avec en écho l’efficacité graphique du signal ou de l’imagerie populaire. Le rythme sériel des pages impose sa temporalité et son espace, développant un polyptyque, …et puis soudain l’enveloppe, le recouvrement remet le livre en attente, en sommeil, avec seulement quelques traces, indices extérieurs qui trahissent à peine l’intimité …de cet espace sacré.

La couleur rouge y trouve tout son retentissement, couleur par excellence qui, réunie avec le blanc et le noir, constitue le système autour duquel s’organisent de nombreux codes sociaux. L’ordre ternaire      - rouge, écriture, page - offre cette sorte de synthèse et d’équilibre. « Le rouge pour Martine Lafon n’est plus une couleur »  c’est une quête.

La robe rouge, publiée en 1997 en est une étape manifeste, offrant la potentialité du livre total, porteur d’une charge culturelle, sociale et sacrée évidente qui ne pourrait être réduite à néant que par la flamme du brasier.

Quant à la relation qu’entretient Martine Lafon avec le paysage, ce questionnement intérieur qu’elle semble perpétuellement approfondir au fil des années trouve aussi sa place dans cet espace de création investi d’une forte capacité de structuration, que peut être le livre. Elle ne s’en tient pas à nourrir ici un vocabulaire graphique, elle y interroge des réalités très contemporaines, qui habitent nos sociétés, des réalités historiques et sociales.
Paysage comme témoin, investi de traces, de valeurs et de signes, marqué par les hommes et leur histoire.
Paysage comme espace de tension, peuplé d’ « architectures » minérales, d’aspérités et de forces hydrauliques, nourrissant son approche graphique.
Paysage polarisé sur la frontière, la limite, le fleuve qui divise et rassemble, le fleuve, comme réminiscence de l’enfance peuplée de résonances intimes.
Paysage confronté, où photographie et création graphique créent et entretiennent une nouvelle narration.

Ces livres que l’on pourrait considérer comme mineurs dans une démarche aux multiples aspects, contribuent à donner une cohérence encore plus forte aux explorations exigeantes de Martien Lafon.
Ces petites œuvres délicates trahissent son ardeur, à la manière d’un exercice de concision.


Mars 2006, Isabelle Suchel-Mercier.

* extrait de Rouges Chemins in « Graine d’écarlate » Ed. Thoba’s. 2006.